Elisabeth Motsch : Le Tribunal de Miranges (Actes Sud 2003) |

« Le vent s’agrippe aux crinières noires qui filent devant
l’homme au fouet. Le ciel est rouge sang. Le voyageur évalue les
distances, il faut encore gagner du temps si l’on veut arriver à
Miranges avant le lendemain soir.
Quand ils ralentissent, pour ne pas épuiser les chevaux, ils frôlent
les miséreux couchés au bord des routes. La mort a beau faucher
avec rage, il en reste encore. C’est la vigne qui les attire, mais la
faim écartée, les maladies s’abattent.
Les chevaux crachent des jets de vapeur. Entre les arbres, la nuit jaillit.
La route devient sinueuse, imprévisible, glissant d’une touffe
obscure à l’autre. Le voyageur guette les brèches dans la
végétation comme il guetterait des trouées d’air,
parfois elles mettent longtemps à venir.
Un chant lui monte aux lèvres. Il se rappelle le début, quelques
notes. In furore justisimae irae... Dans la fureur d’une très
juste colère. Le chant d’église revient par bribes. Tu
divinitus facis potentem... Par ta grâce divine tu me fais puissant.
Ah, si seulement il pouvait l’être, puissant ! La voiture freine.
Une charrette renversée bloque le passage.
L’homme au fouet hurle dans la campagne brumeuse. Le passager descend,
ce qui n’est pas prudent, examine lui aussi la masse gisante, tête
énorme, les roues semblables à des oreilles, le foin répandu
telle une chevelure pouilleuse. Avec les gardes, le cocher étudie les
moyens de contourner l’obstacle. Sa gorge a une puissance d’ivrogne
réchauffée à la piquette d’Auxerre. La nuit est glaciale
en ce début de printemps. Les saisons, depuis quelques années,
rechignent à bouleverser la terre. Elles la trouvent trop malade, trop
corrompue. Le voyageur aspire l’odeur des champs humides, fixe la noirceur
des troncs sur le bord de la route. Il n’a pas peur des brigands. Il n’a
plus peur de la mort. Il n’attend rien d’elle.
Le cocher lui ordonne de remonter, se ravise, emploie des politesses, on ne
sait jamais avec un juge. Il préfère transporter des comtesses.
Les chevaux donnent des coups de queue avant le départ, les hommes en
armes resserrent leur casque... quand surgit une femme hurlante. Elle va droit
vers l’attelage, colle son visage épais à la vitre, recule
pour hurler encore, tente de voir à l’intérieur. Le voyageur,
tapi dans l’ombre, reste impassible. Mais dans les braillements de la
femme, il croit reconnaître la mélodie religieuse. A coups de botte
dans le dos, la gueuse est chassée par un garde à cheval, qui
reprend aussitôt sa place derrière la voiture. Le cortège
s’ébranle en cahotant. Il a dû se tromper. Ce n’était
pas le même air. »
« Par petites touches, du bout des doigts, Elisabeth Motsch pénètre
dans le pays de Bourgogne et ses mystères. L’écriture est
fine, légère, dégage une étrange et troublante sensualité.
Et le monde qu’elle esquisse nous confronte au pire. L’horreur engendrée
par trop de misère. La quête à tout prix d’un bouc
émissaire qui débouche sur une chasse aux sorcières, magistralement
orchestrée, ballet de rumeurs, trahisons, dénonciations. Se dévoile
au fil des pages le tableau d’une région où « les
gens ont le coeur de ce qui les entoure. » Bois noirs, sombres mystères,
persécutions insensées et, maîtresse en ses terres, une
peur sans rivale face à laquelle la raison ne peut rien. Nature, paganisme,
humaines turpitudes fragmentées parfois de quelques éclats de
beauté : Elisabeth Motsch a arpenté les terres bourguignonnes,
qu’elle aime tant. Et elle raconte un monde dont les absurdités
pourraient paraître ficelées des ruses les plus grossières
et les plus malhabiles, si les fanatismes d’alors n’étaient
pas trop souvent sans rappeler ceux d’aujourd’hui.
Tout commence par l’envoi, de Paris vers les provinces françaises,
de divers émissaires, chargés d’observer les dérives
judiciaires de nombreux procès, dont l’écho se fait entendre
parfois jusqu’à la capitale. Ainsi le juge Denvers arrive-t-il
à Miranges, petite ville de Bourgogne, pour observer le tribunal en place.
Il s’installe dans la ville alors que retentit dans les murs l’habituel
tumulte engendré par un énième procès en sorcellerie,
un de ceux-là qui voient un peu partout éclore les bûchers.
Les autorités de la ville cherchent la femme barbue, qui mène
les sabbats et menace la sécurité des habitants. Trois femmes
sont soupçonnées et déjà accusées, quasi
condamnées : une vielle femme folle, une accoucheuse et la veuve de l’apothicaire
soupçonnée en outre d’avoir empoisonné son mari et
de mener dans sa demeure une drôle de vie. Le mécanisme de justice
est implacable : torture, saccage des habitations, interrogatoires sans cesse
répétés, fausses allégations. Rien qu’une
parodie de justice qui vise en premier les femmes et les simples d’esprit.
Le jeune juge trouve dans cette petite ville toutes les bassesses humaines,
les craintes irrépressibles qui toujours accompagnent trop d’ignorance.
(...) Rythmant le roman, quelques mots, un vieux cantique : in furore justissimae
irae. Dans la fureur d’une très juste colère. Très
juste colère, fureurs étouffées, paix impossible. A part,
peut-être au plus profond des forêts bourguignonnes, là où
rien ne sera sinon la solitude. Elisabeth Motsch, guide impassible d’un
récit remarquable, servi par un style d’une implacable justesse,
fait fondre les vernis qui couvrent toute chose et force à constater
que l’homme est trop souvent submergé par ce qu’il ne connaît
pas et qui le hante. Pour le pire. »
« Bourgogne, XVIIe siècle, la chasse aux sorcières est
un sport national. Des femmes sont soumises à la question, déshabillées,
humiliées sous le regard brillant des gendarmes, brûlée
au sein et à l’aine, envoyées au bûcher pour un oui
ou un merde. Le tribunal de Miranges est spécialement expéditif
et le juge Jaspart Denvers y est dépêché, histoire de contrôler
ce zèle brûlant dont les puantes fumées sont remontées
jusqu’à Paris.
(...) Puis vient Anne à la barre. Cette jeune veuve digne et belle, c’est
une reine que des porcs accusent. Veuve ? Meurtrière certainement. Pharmacienne
? Empoisonneuse forcément. C’est le réquisitoire de trop
pour Denvers, qui prendra tous les risques pour lui éviter le bûcher.
Le troisième roman d’Elisabeth Motsch est un plaidoyer guerrier
et très actuel sur la condition féminine. »
« La barbarie a de multiples visages. Quelles que soient les époques,
les hommes, dans ce domaine, ont toujours fait preuve d’une immense imagination.
C’est ce que dénonce à sa manière Elisabeth Motsch
dont le roman, Le Tribunal de Miranges, nous entraîne au coeur d’un
procès en sorcellerie. Le président, catholique dans l’âme,
en oublie d’être humain. A lire et à méditer.
(...) Pas de doute, si l’on veut obtenir des renseignements plus fiables,
la torture s’impose. Oh rien de bien méchant pour ces fervents
catholiques. Juste quelques chairs broyées, trois ou quatre aiguilles
enfoncées... Et des langues qui habituellement se délient. Sauf
en ce qui concerne cette diablesse. Pour ne pas sombrer dans le désespoir,
les juges patients se replient sur d’autres cas intéressants et
condamnent dans la foulée quelques mauvais esprits au bûcher. »
Inscrire un roman dans l’Histoire est autant affaire d’inspiration
que de documentation. Que la première fasse défaut et la fiction
s’abîme en un laborieux exercice pédagogique infantilisant
; que la seconde pèche et la magie du dépaysement n’opère
plus, le calque trop commode de représentations contemporaines dénaturant
l’objet premier : offrir par une distance exotique, mieux qu’un
pittoresque distrayant, la juste mesure d’une leçon.
Avec Le Tribunal de Miranges, Elisabeth Motsch remplit avec élégance
son contrat. Une sombre affaire de sorcellerie comme il en est tant –trop
aux yeux d’un pouvoir inquiet de l’effervescence que délations
et aveux terrifiques entretiennent dans le royaume- conduit le juge Jaspart
Denvers en Bourgogne. A charge pour lui de faire reculer ce front des bûchers
qui contrarie la raison d’Etat absolutiste, sous couvert d’enquête
sur le fonctionnement de la justice ordinaire. La suspicion funeste qui vise
une jeune veuve d’apothicaire, Anne Dumoulin, est bientôt le prétexte
à l’affrontement que supposait sa mission. Mais la relation entre
le magistrat et la prévenue, placée sous le signe d’une
commune passion pour les plantes, donne un tour imprévu à la confrontation,
et explique que l’affaire se joue en plusieurs actes, l’homme du
roi revenant sept ans plus tard sur ces terres de superstition y régler
quelques comptes, ignorant qu’il n’est pas seul à avoir une
mémoire longue. » (...)
(...) Reçu par ses confrères, Denvers assiste aux procès, aux interrogatoires, aux abominables tortures contre des femmes supposées coupables si elles sont laides, et pire encore si elles sont belles. Installé dans une pension de Miranges, il voit vivre les pauvres diables, les simples d’esprit, la racaille et les profiteurs de la misère. Il voit aussi les processions de ceux qui se flagellent et se mutilent au nom de Dieu, et la populace qui réclame du spectacle, des sacrifices comme autrefois à Rome. Parmi les malheureuses dont les procès retentissent, Anne Dumoulin. Contrairement à la plupart des accusées, elle est très belle, élégante, fine, elle sait lire, elle a aidé son mari apothicaire avant qu’il ne meure brusquement, ce qui n’est pas bon pour elle. Mais, sutout, elle sait se défendre, elle ne hurle pas, elle parle clairement, la dame a des lettres. (...) Le juge Denvers n’a plus qu’une idée, qu’elle soit sauvée et qu’il l’épouse. Mais la blonde Anne est une femme de caractère : jamais elle n’épousera une racaille de la justice qui sème la terreur, car « on brûle au nom de la justice et au nom de Dieu. » La belle sera innocentée, elle recevra même un confortable dédommagement. C’est alors qu’au cours d’un festin, tous ces messieurs du barreau seront empoisonnés. Qui a fait justice ? Ce roman sombre, écrit d’une plume élégante et sensuelle, montre surtout que toute époque se réfugie dans la prière de Dieu pour écraser les faibles. »
(...) « Dans La Sorcière, Michelet racontait déjà,
avec son style lyrique et ampoulé, que la magie était la tentation
forte des périodes où avaient disparu tout espoir et toute confiance
dans les institutions religieuses et civiles. Quand on ne peut plus croire ni
en Dieu ni au roi, dans la désespérance du quotidien, reste la
sorcière... Dernier recours auquel s’opposent la peur et la haine
archaïque des femmes, surtout si elles sont insoumises et marginales et
se refusent au contrôle du prêtre ou du mari. Angoisse primordiale
de la nature, de la vie, de la chair que connaît tout pouvoir obsédé
par le souci de la maîtrise du monde.
Avec Elisabeth Motsch nous suivons pas à pas, jour après jour,
le juge et les réactions que suscitent en lui les interrogatoires, les
séances de tortures... Emotion, révolte, remords, repentance,
réparations.
Dans un style dépouillé, par des phrases courtes et une syntaxe
très pure, nous avançons à travers des peurs, des désirs,
des brumes et des brouillards qui ne sont pas seulement ceux du XVIIé
finissant. »
(...) « Tout est prétexte à condamnation en effet : une promenade par lune noire, une femme à barbe ou une beauté qui fait des envieux. Denvers est témoin de séances de tortures, d’exécutions au nom de Dieu. Son statut ne l’autorise qu’à envoyer un rapport au conseil royal. Mais une jeune veuve le décide à faire preuve de plus de résolution... Elisabeth Motsch réinvente à merveille l’atmosphère de l’époque, noyée dans les brumes de cette région hantée par la furore justissimae irae (la fureur d’une très juste colère). Son roman dépasse les limites de la simple reconstitution historique, car il évoque d’autres chasses aux sorcières, bien contemporaines, celles-là. »
(...) « Il ne s’agit pourtant pas d’un roman historique au sens traditionnel car, si Elisabeth Motsch rejoint d’une certaine manière les analyses de Michelet, elle témoigne moins d’un regard sociologique que d’une volonté d’atteindre, par la création de ses personnages, une dimension plus générale, voire universelle. Le groupe formé par le juge Jaspart Denvers, le jésuite Bénédict Carache d’Autant et la veuve Anne Dumoulin représente trois postures réussies face à la déraison d’un pouvoir judiciaire qui s’acharne à traquer et à condamner les comportements marginaux, sans vouloir percevoir que ces comportements sont induits par un fonctionnement social aveugle . La beauté des liens qui unit ce trio tient autant à la lucidité de chacun d’entre eux qu’au don d’eux-mêmes. Si chacun a perdu une part essentielle de ses certitudes, de sa vie dans ce tribunal de Miranges, chacun repart vers sa solitude avec la certitude que leur rencontre lui a permis d’éprouver sa propre humanité en même temps que celle de tous. Cette mise à l’épreuve ne s’achève pas dans la déréliction la plus totale puisque se maintient, comme un horizon, la musique, celle de Monteverdi et celle, qui scande tout le roman, du cantique : In furore justissimae irae... Un beau roman. »
(...) « Avec Le tribunal de Miranges, Elisabeth Motsch recourt au roman
historique pour mieux dénoncer les vieux démons de l’injustice,
de l’intolérance, de la violence faite aux femmes- notamment quand
elles sortent des schémas traditionnels.
(...) Nous sommes au XVIIé siècle. Le jésuite, ami du jeune
juge inspecteur, et qui a seul le courage de contrecarrer une justice d’un
autre âge, a réellement existé. Un siècle plus tard,
Voltaire menait toujours la lutte contre les bûchers physiques et moraux
de l’intolérance. Ecrivant cette fiction sensible, sincère,
où l’on devine souvent une rage retenue, Elisabeth Motsch poursuit
ainsi, par les moyens du roman, leur nécessaire combat. On le sait, l’intégrisme,
l’obscurantisme ont pu changer de formes, occuper d’autres lieux,
il ne manque pas, à travers le monde, de magistrats pour s’y complaire
et s’y vautrer. »