Elisabeth Motsch : La ville orange (Actes Sud, 2001) |

« Quelque chose monte, d’indéfinissable, monte et enveloppe
le paysage. La couleur vient, puis la lumière ou le son, ils n’arrivent
pas en même temps, mais très vite ils sont inséparables.
Je marche vers cette lueur orange dans laquelle se découpent des formes
géométriques irrégulières, qui apparaissent peu
à peu comme les toits d’une ville, tout en longueur et en ombres
sur le ciel, la marche est soutenue par un rythme musical, pourtant statique,
sur deux notes tenues. Un grand bonheur me porte, j’avance avec facilité,
comme sur de l’eau, j’approche de cette ville dont la couleur chaude
est bienfaisante, magnifique jaune orangé, le mouvement cesse, l’extase
dure quelques instants...
Au réveil, c’était la nuit, j’ai voulu rattraper mon
rêve. Le décor m’est apparu dans sa lumière, puis
le découpage des toits, bien net sur le ciel flamboyant, j’ai perçu
la musique, plus ou moins bien, mais cette plénitude... je ne la sentais
pas. Je me souvenais de tout, je crois, mais n’éprouvais plus rien.
»
(...) C’est entre rêves et souvenirs que se construit ce texte
limpide, enraciné dans la France des années soixante. Comme Paris
dont des pans entiers sont en cours de démolition –bidonvilles,
taudis du 13éme, bicoques de Courbevoie- la vie de la narratrice est
un vaste chantier, celui de l’adolescence. (...) Le récit qui suit
les étapes d’une scolarité qui va du CEG à l’Ecole
Normale, avec ses amitiés, ses complots, ses bas filés, ses fous
rires, ses drames. Avec tendresse, l’auteur trace le portrait de ces filles,
destins esquissés, ébauches suffisantes pour nous attacher. Années
65, 66, 67 : shorts de gym bouffants aux élastiques meurtriers, garçons
interdits, Rencontre Poésie, avortements clandestins. L’Ecole laïque
ne plaisante pas avec la morale. Les héros de la nation sont De Gaulle
et Brigitte Bardot. Rimbaud, le jazz, la guerre du Vietnam sont encore des terrains
de découverte qui demandent une initiation. La narratrice est surnommée
« la Pâque » à cause de sa passion pour la littérature
russe. On se cherche, entre haine et désir. Dans le quartier des Batignolles,
les rails s’entrecroisent comme les fils d’une mémoire reconstruite.
D’un côté, le quotidien couleur de grisaille, avec ses luttes
au jour le jour, ses appartements étriqués, ses règlements
de compte entre adultes et jeunes, en un temps où les parents pouvaient
interdire l’usage de l’électrophone ou la fréquentation
des garçons. La seule parade mentale, c’est le cochon pendu : regarder
les gens la tête en bas, les fesses en l’air, en balayant le sol
avec ses nattes. « Je suis à l’envers et j’y reste
», proclame l’héroïne. L’autre versant conduit,
loin de l’asphalte, vers ses racines limousines et lorraines, une famille
du Sud et l’autre du Nord, un oncle en Algérie. Et surtout, il
y a Jérôme, le premier amour. Jérôme est moine, et
se prépare à être psychanalyste. Avec lui, elle découvre
un autre monde, hors de Paris et de ses crispations. Il partage cet amour, sans
renier sa vocation. Leurs gestes de tendresse, leurs discussions passionnées
ouvrent à la jeune fille les portes de la beauté, de la cohérence
et de la réconciliation avec les autres.
Roman d’apprentissage, La Ville Orange est un récit marqué
par l’appartenance de son auteur à une génération.
Mais son point de vue est original, inséparable de sa personnalité
et de son expérience. A l’évocation intimiste correspond
la délicatesse de l’écriture, sa musique, sa peinture minutieuse
des sensations. Le charme de ce roman tient aussi à sa liberté
et à sa générosité, qui nous laissent rêver
et nous souvenir –à notre tour. »
(...) Elisabeth Motsch fut elle aussi une jeune fille des années 1960. Ses souvenirs d’enfance dans un « bourg de campagne et d’opérette » au parfum de glycine, ou dans le 13éme insalubre ont été violés par les promoteurs. Paysages assassinés, troués, irradiés au néon dont elle garde la nostalgie, comme une plénitude du temps de l’âge tendre : la ville orange flamboie à l’horizon de ses rêves. Après ? De rêveuse, elles est devenue désespérée, et de désespérée, révoltée. Elle évoque le passage du square des Batignolles et de l’HLM de Courbevoie à l’Ecole Normale d’institutrices, établissement laïque et puritain. (...) Sans concession, sans complaisance, d’une écriture pudique et ironique, elle raconte comment elle a renié ses vertus scoutes, imité « avec une insolence jubilatoire » la voix de militaire paternaliste du général de Gaulle, comment les membres de sa famille s’étripèrent un jour de baptême à propos de l’Algérie française, comment elle s’est payée une boum, un soir, avec ses copines, lits relevés, contre les murs de la chambre de bonne et transistor poussé au maximum au son d’Elvis Presley. Elisabeth Motsch vivra un amour condamné d’avance avec un dominicain promis à la vie monacale et, lorsqu’elle se lancera dans les combats féministes, se souviendra des séjours chez son amie Lucie, dont la famille est dévouée au PSU. Avec son sourire d’ange et ses costumes de clergyman, le pensionnaire du couvent continue à l’obséder comme un impossible miracle. (...) »
Avoir vingt ans dans les sixties... Premiers pantalons, rock échevelé
dans une chambre de bonne, « allez immédiatement vous démaquiller,
Mademoiselle... » Mille fois déclinée cette chronique douce-amère
de l’adolescence sait encore ici nous toucher, peut-être parce que
l’auteur s’y entend à déjouer les pièges du
livre de souvenirs, en prenant le parti d’une sincérité
distanciée. (...) Ni chronique remorquée à l’Histoire,
ni confession complaisamment autocentrée, mais quelque part dans cet
entre-deux, la narration progresse par juxtaposition de courts instantanés,
qui finissent par tisser un réseau subtil et cohérent de récurrences.
Il y a Jérôme, le premier amour, promis à la vie monacale.
Il y a les grands-parents de Lorraine, et ceux du Limousin, dont les campagnes
ont un goût de paradis perdu. Il y a les amies, celles de l’enfance,
celles des années d’études, celles qui finissent pendues,
celles qui finissent mariées. Il y a surtout les lieux (écoles,
appartements, gares, villes) dont la topographie intime organise le récit.
Du square des Batignolles aux HLM de Courbevoie, du village de Pompadour au
couvent de l’Arbresle, ils ont la même évanescence que le
souvenir : « Avant de rencontrer Jérôme, j’ai connu
une ville grise. Précise dans ses formes, pleine d’ombres et d’approximations
dans sa géographie. En quelques années, elle fut défigurée.
A peine apparus,les trous béants de la terre empêchaient de se
représenter les contours décrépits qu’on connaissait
par coeur(...) Et un matin le neuf arrivait, sans saluer. » Aussi n’y
a-t-il que le filet de l’écriture pour capturer un peu de leur
réalité enfouie, une écriture dont la sobriété
n’exclut ni l’humour ni la causticité. Voilà un livre
dont la pudeur sonne juste. »
« Couleurs. Je dirai quelque jour vos naissances latentes, peut-on
dire après Rimbaud s’emparant des voyelles. Car elles ont pour
l’attentif un sens, celui de la mémoire convoquée, et qui
construit, armée d’une véritable et efficace technique,
des correspondances. » (...) Orange, donc, la couleur bienfaisante du
rêve, des rêves faits pour montrer mais aussi pour perdre. Et la
réalité ? Elle est heureusement faite d’autres couleurs.
Pour la narratrice des gris de Paris, des verts de Pompadour dans le Limousin,
du blanc cassé du couvent de l’Arbresle, près de Lyon. Fin
des années soixante. Des quartiers parisiens populaires pris dans la
mutation du béton. L’adolescente échappe à un milieu
social serré, intolérant, en entrant à l’Ecole normale
d’institutrices (des Batignolles). Y naissent des amitiés fondatrices
(socialement, littérairement, politiquement, sentimentalement parlant)
constitutives d’une personnalité. Pompadour est le haut lieu familial
(...)
Et L’Arbresle ? La première fois que la jeune fille y monte, la
campagne ressemble à celle du Limousin ; mais « sous un ciel gris
de brume, gris de lavande, jaune et vert par le reflet des champs », le
couvent est un lieu d’ « avant-garde », un « bâtiment
construit par Le Corbusier pour la prière et l’ouverture au monde
». C’est là qu’elle rencontre, puis retrouve Jérôme,
de dix ans son aîné, étudiant en psychologie et qui suit
une analyse institutionnelle pour devenir psychanalyste. Jusqu’au jour
de sa séparation nécessaire : il se destine définitivement
au monachisme, cependant qu’elle, si elle regarde avec envie « le
jardin des croyants », continue à voir dans toute pratique religieuse
une imposture.
Traductrice entre autres, d’Alice Thomas Ellis, romancière inspirée
par l’histoire (Pavane pour un singe défunt, Grasset), auteure
pour les enfants et les adolescents, Elisabeth Motsch met ici un style rigoureux,
frotté à la rectitude de l’acte traducteur, au service de
sa propre biographie –un pan de biographie romancée qui parle à
toute une génération. »
(...) « La guerre d’Algérie, la libération des femmes, la révolution urbaine, autant de thèmes entrecroisés dans ce roman qui dresse l’inventaire d’une vie et d’une ville, avec une sensibilité toute musicale. » (...) Il est de ceux –espèce assez rare- qui trouvent leur fierté à combler les femmes grâce à leur coeur, leur sexe ou leur intelligence, parfois les trois, dit Elisabeth Motsch.(...)
(...) « Le récit avance en traçant des cercles dans le
passé, des ricochets légers qui n’emprisonnent pas l’histoire
mais la précise.
Orange est la couleur que prend le ciel entre deux jours, celle des souvenirs
entre l’âge tendre et l’âge adulte. Elisabeth Motsch
porte un regard lucide et nostalgique sur cette époque d’apprentissages.
Son écriture a cette finesse de nous faire entendre les deux timbres
d’une même voix. Celui de la jeunesse, où tout est à
vivre, et 40 années plus tard, celui de la maturité avec ses morts
et la perte de ses belles utopies. Cette voix appartient à la génération
de nos mères. On comprend alors mieux la suite... »
(...) « Et quand le livre s’achève, la musique demeure et les images fortes aussi. La ville devient la métaphore de cette jeune vie qui meurt à elle-même pour renaître autrement. L’amour se poursuit, plus fort sans doute de ne pas avoir été épuisé, consommé. » J’aimerais revoir Jérôme, je sais que ce serait raté (...)